La vie, la mort, la jouissance...


" Pas de plans sur la comète, pas de fables rassurantes : au contraire, une lucidité qui n'a rien à envier à celle des nihilistes ricanant.
Mais une capacité à embrasser la vie, à l'aimer pour elle-même".
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" Est-ce qu'on peut essayer, oui ou non, d'arrêter un moment l'affreuse machine à ne pas penser, à ne pas connaître, à ne rien savoir, là où justement, il y a tant à savoir ? (...) Est-ce qu'on peut essayer de "comprendre" le crime des passagers inertes et muets sans tomber immédiatement sous la hache des censeurs qui vous tranchent d'un coup la langue pour pacte avec le crime ?"
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"Rire ? Se soucie-t-on jamais de rire ? Je veux dire vraiment rire, au delà de la plaisanterie, de la moquerie, du ridicule ? Rire, jouissance immense et délicieuse, toute jouissance...
Je disais à ma soeur, ou elle me disait, tu viens, on joue à rire ? On s'allongeait côte à côte sur un lit, et on commençait. Par faire semblant, bien sûr. Rires forcés. Rires ridicules. Rires si ridicules qu'ils nous faisaient rire. Alors il venait, le vrai rire, le rire entier, nous emporter dans son déferlement immense. Rires éclatés, repris, bousculés, déchaîné, rires magnifiques, somptueux et fous...
Et nous riions à l'infini du rire de nos rires...Oh rire ! rires de la jouissance, jouissance du rire; rire, c'est si profondément vivre.
Rire sans raison est absurde, dites-vous? Mais rien n'a plus de sens, de bon sens au contraire.
Vous dites, la vie est absurde, et ça vous fait gémir et vous lamenter. Moi aussi je la trouve absurde la vie, à la lumière de votre raison; mais moi, ça me fait rire, et jouir de la gratuité immense de ce hasard miraculeux, sans cause, sans but, sans fin...
Parce que la vie est plus forte que votre raison, vous pleurez la faiblesse de votre raison. Mais rien n'est plus sage que mon fou rire, écho de joie à la folie du vivre.
Vous faites du rire le petit extra de vos loisirs, la fioriture inessentielle de vos distractions, un petit rien en plus, un hoquet de l'agrément. Le rire, comble extrême, et pourtant si simple, de la jouissance, vous n'y avez jamais prêté attention. D'ailleurs le syllogisme est clair : ce qui compte, c'est ce qui est sérieux. Ce qui est sérieux, c'est ce qui ne fait pas rire. Le rire ne compte pas.
Vous n'aimez le plaisir que dans la mesure où il vous distrait de la souffrance, de l'angoisse, de votre peine profonde de vivre, mais jamais le plaisir ne vous a inspiré .
Le plaisir finit par être la seule façon possible d'avaler l'horrible pilule de la solitude, de la détresse du tragique destin qui serait le notre.
Bref, nous ne parvenons à vivre, disent nos hédonistes, que tant que l'insupportable et profonde horreur du vivre se dissimule sous le voile sucré du plaisir. En quelque sorte, le plaisir est notre seul recours pour supporter la vie.
Savez-vous vraiment à quel point vous êtes mesquins, étroits, bornés, dans la part que vous faites au plaisir? "
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" Votre idée du bonheur, c'est toujours celle du divertissement; vous détourner de la vie que vous abominez. Vous ne pouvez vous divertir que par la conquête, le pouvoir, et les morbides jouissances de vos chimères. Ce faisant, vous asservissez, étouffez, tuez, violez tout ce qui vit.
A la seule fin de vous divertir, vous arrachez les racines mêmes du bonheur à ceux qui ne demandent qu'à être là, et à en jouir. Pour votre plus grand divertissement, les hommes meurent, les hommes triment comme des bêtes enchaînées, ne peuvent plus ni manger à leur modeste faim, ni faire l'amour sans menaces, ni rire de leurs enfants, ni mourir dans la grâce d'avoir vécu.
Et votre divertissement explose parfois dans le plus sinistre des rires, et qui n'est plus un rire mais seulement son image grimaçante : vous appelez cela la Fête...
Votre cri vers la Fête, faisons la Fête, la Fête, la Fête, dit tout, sauf : jouissance de vivre et d'être ensemble. Votre cri vers la fête est un appel au meurtre, au suicide collectif. Enfin, dit votre cri, finissons- en avec la vie, et jouissons délicieusement de son exécution."
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"Le monde est beau, le corps est bon, l'enfant est exquis et le vieillard est chaud, grâce du temps et soleil incliné. Ce qui nous est refusé, c'est si peu et c'est tout, le pain blond et l'eau fraîche de la vie.
Il n'est pas temps de jouir jusqu'aux limites de nous même. Il est temps de savoir combien la jouissance manque, et jusqu'où la vie a été bafouée...
"Nous devons vouloir ce qui est le plus difficile, non parce que c'est difficile, mais parce que c'est jouir, jouir de voir, d'entendre, de l'enfant, du vieillard , de nos corps, de l'aube et du crépuscule et c'est ce dont sont le plus privés les hommes de la terre empoisonnée, de la terre malheureuse...."
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" Un jour peut-être, ce sera la Fête.
Nous serons ensembles et confondus. Les taquineries, les caresses et les rires feront la ronde des vieillards aux enfants, des enfants aux adultes, des filles aux garçons, et de tous à tous. Les bouches fraîches baiseront les joues fanées. Les bras rhumatisants et lourds entoureront entoureront les vigoureuses épaules.
Nous partagerons les fruits, le lait de nos labeurs.
Un jour peut-être nous inventerons ce que nous avons mis tant d'acharnement à empêcher; le plus simple, le plus vrai, le meilleur, le plus fou et le plus sage :
l'harmonie de nos rires."
Annie LECLERC, Paroles de femmes, aux éditions Grasset, 1974.
Par Lili la-femme-animee, Lundi 24 Mars 2008 à 18:33 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)






