les déferlantes
de Claudie Gallay
La mer s'est durcie, elle est devenue noire comme si quelque chose
d'intolérable la nouait de l'intérieur.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps.
C'était des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant,
je les voyait arriver la peur au ventre,
des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes. Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Les vagues avaient cédé. Le bord de la mer était recouvert d'une frange d'écume épaisse et jaune, avec un peu partout, des algues en paquets comme de longues chevelures qui auraient été vomies là.

Un oiseau sentinelle s'est posé à quelques mètres de moi.
Je l'ai dessiné.
J'ai noté ses couleurs.
Après ,je me suis couchée, le dos au rocher, j'ai fermé les yeux.
J'avais trop regardé le soleil. Des taches de couleurs dansaient derrière mes paupières,
on aurait dit des petits hippocampes de feu.
La nuit suivante a été claire, gorgée de cette clarté de lune qui brillait parfois sur la lande, une lumière sans pitié qui débusquait les bêtes à l'affût et faisait geindre les mourants.

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S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ?
Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursoufflure rouge qui s'effaçait peu à peu. Ce vide de moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant les ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit...L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
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L'atelier était envahi par une foule oppressante et muette, traquée par la lumière aveuglante des halogènes. La dernière sculpture trônait, soeur de toutes les autres, elle témoignait de la même obsession, faire du juste avec de l'injuste, de la passion avec de la misère.
Et du désir avec de l'absence.
C'était cela le sillon que creusait Raphaël.
- Tu ressembles à tes sculptures.
Il a levé la tête.
Il y avait dans son regard un mélange de tendresse et de douleur, une lumière propre à ceux qui vivent la vie avec infiniment plus d'acuité que les autres. Le regarder m'a fait mal.
J'ai détourné la tête.
Raphaël a fermé les yeux.
- Je ne suis pas responsable...
Je me suis demandée s'il avait voulu parler de ses sculptures ou de ce qu'était devenu son visage.
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Le téléphone a sonné, j'étais dans le couloir, je remontais. Il faisait presque nuit. Raphaël m'a appelée. J'ai entendu le rire de Morgane au bout du fil. Elle parlait vite. Elle semblait heureuse. Elle a voulu savoir comment était la mer. J'ai tiré le rideau. J'ai regardé dehors, du côté du phare.
- C'est la marée haute.
- Et les couleurs ?
Le ciel et la mer étaient du même gris, un peu brun, c'était le vent, il soufflait d'est, ça soulevait la vase. Les bruyères se fanaient déjà sur la colline.
Je lui ai décrit tout ça.
- Il y a des mouettes qui volent au-dessus de la plage. Le phare est encore éteint. C'est une question de minutes.
- Tu regardes et tu me dis quand il s'allume ?
J'ai fixé le phare. Le temps tournait sur Aurigny, il allait y avoir de la brume.
Je lui ai dit que Max était parti à la pêche. Qu'il avait apprivoisé une mouette. Que le rat allait bien.
Je suis sortie sur le pas de la porte, je voulais lui faire entendre les mouettes. Qu'elle entende aussi le vent.
- Hier, Max a vu des dauphins nager dans le Blanchard.
Raphaël les a vu aussi.
- Des dauphins !
Morgane n'y croyait pas. Elle voulait qu'on fasse des photos, qu'on les lui envoies.
Des pas ont crissé derrière moi.
- ils faisaient quoi les dauphins ? Elle a demandé.
- Je ne sais pas. Max a dit qu'ils étaient plus de dix. Ils ont nagé en suivant les courants autour du bateau.
...
Les pas, l'odeur de cuir du blouson. Je l'ai senti, avant de le voir, un battement brutal dans le coeur.
- Et toi, tu vas bien ? Elle n'a pas insisté parce que je ne répondais pas.
- Moi...
Il était là, derrière moi, presque contre. J'ai senti son souffle sur ma nuque. Il a noué ses bras autour de moi. Les a refermés. Ses mains. J'ai entendu cogner son coeur dans mon dos.
- Je les ai pas vu les dauphins, j'ai balbutié.
La voix de Morgane s'est mêlée aux cognements de mon coeur, elle me demandait si le phare était allumé. Il ne l'était pas.
Il a posé sa main sur mon ventre. Sa main toute entière. Et puis sa main sur mon visage. J'avais la tête dedans. Mes lèvres contre sa paume, à l'intérieur, ma bouche toute entière contenue.
J'ai respiré dans cette main.
L'intérieur, les lèvres contre la paume sèche. A m'en étouffer. Sans rien dire.
La nuque appuyée contre son épaule. J'ai attendu que mon coeur se calme. Il m'a fallu du temps, et il y a eu après ce moment infiniment doux où j'ai pu me remettre en mouvement et poser ma main sur son bras et cet autre moment encore où j'ai pu me retourner et le regarder. Cet homme qui m'enlaçait, ce n'était pas toi et pourtant j'étais en paix. j'ai blotti ma tête. Le visage enfoui. Les lèvres contre le pull. Cette chaleur sous la laine. Ma main s'est glissée, elle a retrouvée le chemin, cet endroit qu'elle aimait tellement avec toi, entre le blouson et le pull, petit animal craintif, sa place, et elle s'y est nichée.
- Vous êtes revenu.
Il m'a serrée davantage et j'ai enfin pu fermer les yeux.
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D'après Claudie Gallay, "Les déferlantes" aux éditions du Rouergue.
Par Lili la-femme-animee, Samedi 8 Mars 2008 à 19:58 GMT+2 dans Ma rubrique (article, RSS)






