Germaine Tillion,
la photo ratée.
Par Sylvain Bourmeau, le 20/04/2008
En avril 2004,Germaine Tillion devait faire la couv' des "Inrokcuptibles", mais un vilain rhume l'a in extremis empêchée de voler la vedette à Kurt Cobain. La session photo était calée chez elle puisqu'elle ne se déplaçait plus ; elle aurait posé au centre de son nouveau supergroupe, les Résistants - aux côtés de ses amis Raymond et Lucie Aubrac, Stéphane Hessel, JP Vernant, Maurice Kriegel-Valrimont...
Ils étaient alors treize, moyenne d'âge 92 ans, et venaient de lancer un Appel aux jeunes générations à l'occasion des soixante ans du programme du Conseil National de la Résistance. Un appel solennel qui, loin de rabâcher un discours d'anciens combattants , réaffirmait les principes qui les avaient tous conduits à se battre contre le nazisme. Au moment où les couvertures des news fêtaient le débarquement, ils n'en pouvaient plus des commémorations d'actes héroïques qu'ils estimaient n'avoir été contraints d'accomplir qu'au nom de principes et de valeurs qu'on voudrait aujourd'hui oublier.
Dans ce texte qui fut , aussi bizarrement que symptomatique, refusé par "Le Monde", ils appelaient "les enfants, les jeunes, les parents, les anciens, et les grands-parents, les éducateurs, les autorités publiques, à une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation marchande, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. Nous n'acceptons pas, poursuivaient-ils, que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés , contrairement au programme du Conseil National de la Résistance et aux ordonnances sur la presse de 1944".
Avec Jade Lindgaard, elle aussi passé par Médiapart, nous étions allés les voir, les Aubrac, Hessel, Vernant et Tillion et leur avions consacré six pages des Inrocks, reproduisant leur appel et leurs propos. Voilà ce que Germaine Tillion nous confiait il y a quatre ans jour pour jour :
"Il n'y a pas de libertés individuelles s'il n'y a pas pas de libertés collectives. Aujourd'hui, il y a une remise en cause : ce pour quoi nous nous sommes battus est menacé par les puissances d'argent. L'argent est un broyeur, sur lequel on n'a pas de prise efficace. Notre idéal pendant la Résistance, c'était avant tout l'exigence de liberté et de justice. La Résistance, nous l'avons faite il y a soixante ans, ce n'était pas à nous de la commémorer ! Mais il me semble très important de respecter encore la personne humaine : ce n'est pas parce que nous sommes parvenus à éviter qu'on l'écrase complètement pendant l'Occupation que nous devons laisser faire les écrasements actuels, qui sont encore massifs. En France, nous avons un peu modéré les écrasements. Les principes de la Résistances sont entrés dans la Constitution et dans les cervelles. Ils sont une propriété à laquelle tout le monde tient. Grâce à eux, on est arrivé à mettre un frein à l'écrasement du faible par le fort. Ca ne veut pas dire qu'on l'a supprimé. Aujourd'hui, on ne peut plus craindre que l'Etat écrase la presse, en revanche nous pouvons craindre que les puissances financières mettent la main dessus. C'est ce que nous devons absolument éviter. La quantité de l'information est aujourd'hui contrôlée par la puissance de l'argent. L'argent est derrière tout. Et si ces contraintes financières sont moins visibles que les contraintes politiques, elles dont encore plus écrasantes. Il faut se battre pour la liberté de la presse."
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